Le devenir brouillon de la peinture

appel à contributions / Pratiques picturales n°7

Reconnaître cette irruption du brouillon dans la peinture ouvre un certain nombre de questions : la peinture trouve-t-elle dans ces surgissements spontanés une nouvelle liberté ? Est-ce la recherche d’une peinture sans intention ? Remet-elle en jeu ses possibilités d’énonciation, préférant un vacarme aveuglant à l’œuvre ouverte ? Dans le dépassement des codes picturaux, s’ingénie-t-elle à ne plus faire, et peut-être à se rater ? Dans ses excès qui priment sur l’expression, fait-elle écho à une pensée du monde contemporain où simultanément la prolifération et la dislocation des regards en empêchent la saisie ?

« Les étoiles […] ne relisent jamais ce qu’elles ont écrit. » Jean Arp [1]

Du brouet au bouillon, de la brouillonnerie à l’embrouillamini, le brouillon invite aussi bien à la confusion et au désordre qu’au premier jet d’une pensée latente, non établie, à la recherche de sa présence. En peinture, le brouillon a gagné au cours des siècles derniers une visibilité et une reconnaissance sous diverses appellations, primo pensiero [2]croquis, ébauche, dessin préparatoire ou même esquisse, jusqu’à être pleinement considéré comme œuvre à part entière.

Ce changement du regard a souvent été décrit à partir de deux constats. L’un, énoncé par Baudelaire à propos de Corot, rappelle qu’« il y a une grande différence entre un morceau fait et un morceau fini – qu’en général ce qui est fait n’est pas fini, et qu’une chose très-finie peut n’être pas faite du tout [3] ». Ainsi émerge une nouvelle idée de l’œuvre où la primauté est donnée à l’expression plastique sur la représentation, où le faire se substitue au fini [4]. Le deuxième, qui découle logiquement du précédent, est la reconnaissance de plus en plus évidente que l’ébauche, l’esquisse, qui traditionnellement devaient être parachevées par leur reprise sur la toile, abandonnaient leur caractère utilitaire pour être perçues comme le lieu d’une expression plastique à part entière. Ils devenaient brouillon, lieu d’invention, lieu du surgissement de la forme et production spontanée qui se suffit à elle-même.

Cependant, un troisième moment a rarement été pris en compte. En devenant une œuvre autonome, le brouillon a disparu en tant qu’objet provisoire ou état intermédiaire. Ou, plus exactement, il a migré d’un support à un autre. Classiquement lié au support papier et externe à la peinture elle-même, il s’est déployé directement sur la toile. On peut ainsi voir dans certaines toiles de Matisse les traces de différentes étapes de la peinture, l’enrichissant ainsi d’un surprenant foisonnement qui restitue ce qui dans chaque peinture doit être perdu ou doit être retenu. Mais le perdu fait partie du tout [5]. Il est le brouillon sous-jacent de la peinture qui revendique sa présence. Il participe aussi bien du faire que de la coagulation des différents possibles qu’il s’agit de laisser ouverts. On retrouve cette économie de la pluralité des possibles, où ce qui précède est aussi présent que le dernier geste, chez des peintres contemporains, par exemple dans les œuvres de Shirley Jaffe. Le brouillon agit alors comme catalyseur d’une série de métamorphoses suspendues.

Il serait enfin possible de s’interroger si les étiquettes trop vite attribuées de « peinture expressionniste abstraite », de « peinture gestuelle », et même de peinture « post non-figurative [6] » ou de « post-figurative » à un certain nombre de peintures contemporaines n’empêchent pas de percevoir un autre moment de la peinture : son devenir brouillon. Il s’agirait alors de questionner si le brouillon n’a pas envahi la surface de la toile ou si la peinture n’emprunte pas tout simplement les qualités du brouillon : gestes suspendus dans leur mouvement, gestes et formes non sollicités, foisonnement ininterrompu ou éparpillement, biffures et griffonnages, accueil de ce qui vient et absence de choix, débordement d’informations, juxtaposition de temps différents… On peut retrouver ces indices formels, d’une manière exclusive ou non, par exemple dans les œuvres de Renée Levi, Oscar Murillo, Albert Oehlen, Charline von Heyl, dans les dernières œuvres de Julie Mehretu, ou encore dans les sculptures de Christopher Wool qui font écho à ses peintures en déployant des enchevêtrements de lignes en trois dimensions, enfin dans bien d’autres œuvres contemporaines. Reconnaître cette irruption du brouillon dans la peinture ouvre un certain nombre de questions : la peinture trouve-t-elle dans ces surgissements spontanés une nouvelle liberté ? Est-ce la recherche d’une peinture sans intention ? Remet-elle en jeu ses possibilités d’énonciation, préférant un vacarme aveuglant à l’œuvre ouverte ? Dans le dépassement des codes picturaux, s’ingénie-t-elle à ne plus faire, et peut-être à se rater ? Dans ses excès qui priment sur l’expression, fait-elle écho à une pensée du monde contemporain où simultanément la prolifération et la dislocation des regards en empêchent la saisie ?

Le comité scientifique pour ce numéro 7 de la revue est constitué de Élisabeth Amblard, Benjamin Brou, Lydie Delahaye, Sandrine Morsillo, Antoine Perrot

Les propositions de contribution sous forme d’un résumé sont à faire parvenir à Antoine.Perrot(AT)univ-paris1.fr avant le 20 juin 2022. Les réponses aux propositions seront apportées dès la fin du mois de juin.

Les contributions définitives sont attendues pour le 15 octobre 2022.

Les auteurs sont invités à proposer des textes de 30 000 signes (espaces compris) maximum, sans aucune mise en forme (pas de caractères gras, pas de retrait du texte, citation entre guillemets). Les contributions pourront être accompagnées d’images en basse résolution et libres de droits. Un résumé de 1000 signes maximum et une rapide notice biographique seront joints à la contribution.

Contact : Antoine.Perrot(AT)univ-paris1.fr

Notes

[1Jean Arp, « Entre les lignes du temps » (1952), Jours effeuillés, Paris, Gallimard, 1966, p. 375.

[2Lizzie Boubli, « Entre esquisse et brouillon, le primo pensiero  », Genesis, 37 / 2013, http://journals.openedition.org/genesis/1248 , consulté le 21 mars 2022.

[3Baudelaire, « Critique artistique, Salon de 1845, Corot », dans Œuvres complètes, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1961, p. 850.

[4Voir à ce propos, André Malraux, Le musée imaginaire, Les voix du silence, Paris, Gallimard, idées/arts, 1965, p.48-61.

[5À la différence du repentir qui en général ne se donne pas à voir.

[6Terme employé, puis rejeté, par Albert Oehlen. Cf. Antoine Perrot, « Albert Oehlen. Le brouillon en peinture ou l’autoportrait de la peinture », dans « Stratégies abstraites de la peinture contemporaine », Pratiques picturales, n°6, 2020, https://pratiques-picturales.net/article55.html

Pour citer cet article

« Le devenir brouillon de la peinture appel à contributions / Pratiques picturales n°7 ». Pratiques picturales, 16 avril 2022.

http://pratiques-picturales.net/article69.html